Pascal Trojani, vous présidez Corsica Linea mais vous avez commencé comme transporteur routier. Comment est née Steb ?
Pascal Trojani : Je n'étais pas du tout prédestiné au transport. J'ai commencé à Marseille dans une petite société, puis je suis rentré en Corse pour développer une activité de transport en température dirigée entre le continent et l'île. C'est encore aujourd'hui le cœur de Steb, le transport de denrées périssables sur l'axe Marseille–Corse. Mais cette dépendance totale au maritime a failli tout emporter quand la SNCM a été placée en redressement judiciaire. 100 % de mon activité passait par leurs navires. C'est dans ce contexte que François Padrona (gérant de deux hypermarchés E-Leclerc en Corse, ndlr), m'a contacté pour envisager la reprise de la compagnie. On y est allés, mais la première année a été très difficile. Passer de client à dirigeant d'une compagnie maritime, c'est un métier complètement différent. Il y avait des sujets sociaux très lourds, des questions juridiques complexes autour de la délégation de service public et de la continuité territoriale. On a beaucoup travaillé avec Pierre-Antoine Villanova (directeur général, ndlr) pour comprendre toutes les subtilités.
Parlons de Steb. Quelle est la composition du parc aujourd'hui ?
Un peu plus de 250 remorques, uniquement frigorifiques. Des conducteurs en Corse et à Marseille. L'investissement principal, c'est la remorque. Mes principaux clients sont en grande distribution, ce qui génère une activité régulière sur douze mois, quasiment lissée, avec un pic estival qui reste modéré.
Comment se profile la saison 2026 ?
Côté fret, on est en progression d'environ 6 % sur les volumes de froid par rapport à l'année dernière. C'est satisfaisant. Après l'été, on enchaîne sur la campagne de clémentines à partir de novembre, c'est un flux essentiel pour Steb. Je n'ai que des remorques frigorifiques, donc je suis directement sur cette activité. C'est aussi un enjeu fort pour l'économie corse.
Le carburant a atteint des niveaux inédits. Comment Steb gère ce choc ?
On applique une surtaxe combustible répercutée aux clients, qui évolue chaque mois en fonction du prix du carburant. Elle est montée jusqu'à 20 % du prix du transport. En temps normal, elle tourne entre 1 et 3 %. C'est un écart considérable, mais on refacture. Côté maritime, la situation est très différente : il y a huit ans, Pierre-Antoine Villanova et moi avons décidé de nous couvrir en achetant du carburant deux ans à l'avance. Aujourd'hui, l'impact dans nos comptes est nul, on a acheté il y a un an, il nous reste encore un an de couverture. Sans ça, on aurait subi un surcoût de 18 millions d'euros, qu'on aurait été contraints de répercuter sur les billets, notamment sur les lignes Maghreb. On se serait retrouvés hors marché face à GNV, qui nous attaque directement sur l'Algérie.
Revenons à la route. Comment Steb aborde la décarbonation de sa flotte ?
Je suis également concessionnaire poids lourds, Volvo, Iveco, Fiat, Le Petit Forestier, Froid Routier Corse, donc ce sujet m'est familier. Les camions électriques arrivent, avec des aides de l'ADEME. J'ai commandé cinq Iveco électriques, qui seront livrés à partir de septembre. Mais je suis franchement inquiet pour la Corse. Le problème n'est pas les bornes de recharge, on peut en installer. Le problème, c'est la capacité de production électrique. Il n'y a pas de centrale nucléaire en Corse, les centrales EDF ne sont pas très puissantes, et si un volume significatif de poids lourds bascule vers l'électrique, je ne suis pas certain qu'on ait la puissance nécessaire pour les recharger toutes les nuits. C'est une vraie interrogation.
Vous prenez donc un double risque : des véhicules plus chers sur un réseau qui ne suit pas ?
Exactement. Mais la grande distribution nous impose le verdissement de nos flottes. Mes clients mesurent les émissions de leurs prestataires. On n'a pas le choix. On y va, à petits pas, en observant ce que le réseau peut absorber. C'est d'ailleurs le même problème pour les navires : à Marseille, ils peuvent se brancher à quai. En Corse, non. Et si l'on devait raccorder les navires à l'électricité dans les ports corses, on se heurterait là encore à la question de la puissance disponible.
Vainqueur du Tour de Corse, qu'est-ce que la compétition automobile vous a appris pour diriger une entreprise ?
Je fais souvent le lien entre le sport automobile et la vie de chef d'entreprise. Dans les deux cas, il faut être tenace, très bien préparé, ne jamais perdre ses objectifs de vue. Mais ce que la compétition m'a surtout appris, c'est à gérer la pression. En rallye, elle est permanente et physique, la moindre erreur se paye immédiatement. Aujourd'hui, je suis quasiment insensible à ce que d'autres peuvent vivre comme du stress. Dans les négociations difficiles, dans les moments de crise, ça aide énormément de garder la tête froide.