Conduite depuis novembre 2025 par les députés Jean-Marie Fiévet (EPR, Deux-Sèvres) et Gérard Leseul (SOC, Seine-Maritime), la mission flash sur la décarbonation des poids lourds a rendu publiques ses conclusions le 20 mai 2026, lors d'une présentation en commission du développement durable suivie d'une conférence de presse. Initialement consacrée à l'ensemble des énergies de transition, la mission a été recentrée en cours de route sur l'électrification, à mesure des annonces gouvernementales. Les deux rapporteurs ont mené 18 auditions auprès d'une quarantaine d'organismes et effectué trois déplacements chez Scania en Suède, Renault Trucks en Normandie et Heuliez Bus dans les Deux-Sèvres.
Le diagnostic est connu : les poids lourds électriques ne représentent que 2,2 % des immatriculations neuves en 2025, loin des 50 % visés en 2030 par le projet de SNBC 3. Un tracteur électrique de 44 tonnes coûte autour de 320 000 euros, soit 2,5 fois le prix d'un diesel équivalent, dans un secteur où 84 % des entreprises ont moins de dix salariés et affichent des marges comprises entre 1 et 3 %. La recommandation n° 1 acte la décision du Premier ministre de porter à plus de 100 000 euros la bonification certificats d'économie d'énergie (CEE) pour un tracteur électrique à compter du 1ᵉʳ juin 2026, contre 61 000 euros aujourd'hui, en l'étendant à l'occasion et à la location longue durée et en la conditionnant à une fabrication dans l'Espace économique européen, pour contenir la concurrence chinoise. Les rapporteurs proposent par ailleurs une garantie d'État à 60 % du surcoût sur les prêts bancaires, des taux bonifiés via Bpifrance, la prise en compte du verdissement dans la cotation Banque de France, et un suramortissement porté à 150 % pour les véhicules zéro émission. En contrepoint, ils recommandent d'éteindre progressivement les avantages fiscaux dont bénéficient les véhicules B100, HVO et bioGNV, un point dont Jean-Marie Fiévet a tenu à nuancer la portée à l'oral : « Il ne s'agit pas d'opposer l'électrique au reste, ce sont des énergies de transition à ne pas oublier. »
Recharge au dépôt, péages, essieu moteur : agir sur le TCO
Le second volet du rapport cible les infrastructures de recharge et le coût total de possession. Pour la recharge au dépôt, qui concentre 85 % des cas d'usage, les rapporteurs proposent d'étendre au réseau public de distribution le mécanisme de mutualisation des coûts de raccordement déjà applicable au réseau de transport depuis la loi du 10 mars 2023, et de renforcer le programme Advenir, dont l'enveloppe de 520 millions d'euros est en grande partie consommée. Pour l'itinérance, la mission préconise un allongement à 20 ans des contrats de sous-concession passés avec les sociétés d'autoroute, et une réduction des péages pour les poids lourds zéro émission de 75 % entre 2026 et 2029, puis de 50 % en 2030-2031 et 25 % en 2032-2033, sous réserve d'une révision de la directive « Eurovignette ». Pour compenser le poids des batteries, jusqu'à 4 tonnes sur un 44 tonnes, et préserver la charge utile, ils demandent un relèvement de la charge maximale sur l'essieu moteur de 12 à 14 tonnes. Une réduction de 25 % de la taxe intérieure sur la consommation finale d'électricité (TICFE) pour les transporteurs ayant recours aux camions électriques complète le dispositif.
Calendrier législatif serré et appel à la convergence
Les deux rapporteurs ont consacré une part importante de leur intervention au calendrier parlementaire. Ils appellent à l'inscription du projet de loi cadre relatif au développement des transports à l'ordre du jour de l'Assemblée avant fin juillet, afin que l'article 18, qui prévoit une trajectoire de décarbonation des prestations facturées par les donneurs d'ordre de 0,5 % en 2027 à 30 % en 2036, puisse être discuté. Ils souhaitent étendre l'obligation au compte propre et à la commande publique. Le projet de loi DDADUE constitue le second véhicule législatif visé, notamment pour valoriser la recharge au dépôt dans le futur mécanisme IRICC.
Entre relèvement des bonifications CEE, plan d'électrification gouvernemental, premier avenant Cofiroute pour l'équipement des aires d'autoroute, levée de 120 millions d'euros par Milence et engagements des constructeurs européens, 80 % des poids lourds électriques immatriculés en France en 2024 ont été assemblés sur le territoire national, les signaux d'accélération se multiplient. « Nous sommes à un point de bascule. Nous produisons énormément d'électricité, nous avons des constructeurs européens présents, nous avons la possibilité d'accélérer pour les entreprises qui le souhaitent », a résumé Gérard Leseul. La transition restera coûteuse et longue, mais la mission fait le pari d'une convergence désormais structurée entre pouvoirs publics, chargeurs, transporteurs et opérateurs d'infrastructure.
À lire aussi :
La décarbonation rapide impose un mix énergétique compétitif